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L’Année, telle une feuille
Bo Carpelan

Bo Carpelan, L’Année, telle une feuille. Traduit du suédois (Finlande) par Pierre Grouix. 500 exemplaires sur centaure naturel 110 g. 88 pages au format 16 x 22 cm. Isbn 2-9519090-2-0. 12 euros. Juin 2004.

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Paru en 1989, L’Année, telle une feuille est le chef d’œuvre poétique de la maturité de Carpelan. Organisé en trois sections, ce livre rassemble des poèmes denses et courts, construits sur un vocabulaire simple mais polysémique, qui brouille ou éclaire les significations.

L’auteur y décline ses obsessions personnelles : labilité du parcours humain sur terre, dialogue avec la voix d’ombre intérieure, immensité spatiale, passage du temps et souvenirs d’enfance d’un monde enfoui, inquiétude de la vieillesse et approche brutale de la mort à mesure même que la nature poursuit son œuvre cyclique.

Né à Helsinki en 1926, Bo Carpelan est le principal représentant littéraire de la minorité suédophone de Finlande à laquelle appartenait aussi Edith Södergran. Il est considéré comme l’un des plus grands poètes de la Finlande et de la langue suédoise. Couronnée de nombreuses distinctions nordiques, son œuvre comporte des romans (Axel, Gallimard 1989, Le vent des origines, Gallimard, 1993) mais surtout des poèmes frappant par leur sens de la concision et leur emploi vertigineux des images (73 poèmes, Obsidiane, 1984 ; Le jour cède, Arfuyen, 1989 ; La Cour, Atelier la Feugraie, 2000 ; La Source, Rafael de Surtis, 2001 ; Dans les chambres obscures, dans les claires, Atelier la Feugraie, 2003). La poésie est pour Carpelan « sa maison, le plus intime de sa production et sa voix naturelle ».

 

 

 

Autour de l'ouvrage :

Grèges n°9 Bo Carpelan
  "Le Nom sur le tableau peint par Klee" Poèmes traduits du suédois par P. Grouix

Le titre du tableau peint par Klee

(Pas d'autre œuvre aux éditions Grèges)

Presse :

Antoine Godbert, le 19 août 2004 Article paru sur le site « Le Litteraire.com »

C’est une couverture grise comme un ciel de novembre au-dessus de la Baltique. Elle tient du vieux cahier d’écolier ou du missel luthérien. Cache-t-elle la vie ou englobe-t-elle l’essence de l’ineffable ? L’interrogation ne dure qu’une fraction de seconde tant cet écrin sans fioritures est à l’unisson de cette poésie mi-fugue mi-prose que le plus grand écrivain finlandais de langue suédoise, Bo Carpelan, oppose au silence et au désespoir de l’écoulement fatal de la vie...

Une langue de pure simplicité rendue insolemment fluide par la traduction méticuleuse de Pierre Grouix, dont nul n’ignore plus le combat pour faire connaître envers et contre tous la "grande réalité" de l’œuvre poétique de l’auteur d’Axel. L’année, telle une feuille : un titre fugace comme l’enfance, léger comme l’existence humaine, naturel comme cette Scanie légendaire née des effusions subtiles de la mer et de la forêt. Sans doute trop paisible pour résumer les quelques fulgurances qui, ici ou là, crient la désolation de la condition humaine. Mais parfait pour donner du murmure à cette union de la nostalgie et de la clairvoyance qu’exprime parfois contre son gré la vieillesse qui s’impose.

Car ce recueil en gris et blanc écrit en 1989 est une œuvre de la maturité sensible. Il sait installer une lumière diaphane pour éclairer la douce tristesse qui, petit à petit, devient l’hymne d’un poète septuagénaire, porté par un souffle d’air qui l’éloigne peu à peu de l’enfance innocente, de la famille protectrice et de ces mille et une sensations qui ont forgé sa résistance au trouble de l’existence. Un titre sans fin qui suspend l’envol du temps pour mieux résumer trois parties à peine distinctes qui décrivent ces obscurités à l’intérieur de la lumière que l’on retrouvait déjà dans plusieurs recueils précédents, notamment Dans les pièces obscures, dans les claires ou, plus avant, dans La Source. Mais aussi pour mieux marquer la fragilité de la condition humaine face à l’immensité du vide éternel : Prends le temps sur toi, / mets-le sur ton dos et sens / comme il est lourd.

Le destin humain est d’affronter l’inéluctable, d’enterrer sa famille puis ses propres espoirs, toujours vains. Et, au cours de l’existence, d’accepter ces changements de saisons qui conduisent au tournant de novembre quand la lumière s’est faite plus froide, les mots moins nombreux. C’est alors que s’impose l’irrémédiable constat qui renvoie à la seule enfance innocente les espoirs de fuite, le goût de l’ailleurs et l’ errance infinie vers les hauteurs : dès à présent et où que l’on soit, l’espace et le temps sont déjà unis car Chaque jour, la terre était sans lieu, automnale. Dans un tel contexte, le bilan devient incontestable : Il est grand temps de vieillir. La parole et le guide ne peuvent donc être qu’oxymores : À la lumière, celui qui nous avait permis d’aller jusque-là était presque noir.

Au hasard d’un hommage à Hölderlin, Carpelan nous rappelle cependant qu’il n’est plus seulement l’admirateur convaincu de Trakl ou de Max Jacob comme à ses débuts, même si de temps en temps il peut leur abandonner encore quelques vers taillé au scalpel : Il est grand temps / de choisir à l’intérieur de quelques mots puis, une fois par semaine, de déjeuner avec un tel sérieux et d’être mort. La faiblesse de la vie, l’élégante sérénité de la nature, l’éternité insatiable lui importent également... La feuille appartient au grand tout, à cette nature aux contours spinozistes dont on ne peut nier l’absolu. Mais elle est aussi infinie légèreté. D’une légèreté à couper le souffle (ici, sous la cage thoracique / après l’année, telle une feuille /dans le bonheur sans recours/ et la douleur) et à imposer au monde l’espace silencieux, le seul qui peut finalement convaincre le poète de renoncer aux ombres de l’inquiétude, qui le conduise à devenir son propre étranger...

Il ne fallait rien moins que cette musique aux lenteurs sibéliennes pour nous rappeler qu’il n’y a rien de plus pesant qu’une feuille pour installer une féconde et mortelle intranquillité.

 

 

         

 

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