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Les éditions Grèges

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C’est à la charnière d’une existence entièrement vouée au chant du monde et à l’interrogation des destins des civilisations que ce recueil a été composé - avec une méthode sans faille, avec un souffle porteur remarquable. L’auteur, à la fin des années 60 du siècle vingtième, alors riche en bouleversements, établit ici une sorte de bilan avant de passer le gué et d’entreprendre d’autres navigations intérieures. Écrit sur un des rivages ultimes de l’Europe, au plus près des anciens parapets, l’ouvrage a déjà les caractères du « poème long » tel que l’ont conçu depuis Whitman quatre générations de poètes des États-Unis d’Amérique. Nathaniel Tarn allait quitter les Galles du sud pour se fixer dans le Sud-Ouest, au contact des peuples originels. Les figures tutélaires ayant présidé à la composition du poème auront été, nommément, d’une part, l’Écossais Hugh MacDiarmid, le chantre d’une liberté sans limites dans les choix de ses propres règles, et d’autre part, Charles Olson, l’auteur sans compromis possible avec les préjugés nationaux de l’epos des origines, sous le titre des Poèmes de Maximus, qui reprend la leçon d’Ezra Pound selon laquelle poésie n’est rien sans considération du fait historique autant que des relations économiques et politiques qui président à la construction des sociétés. Autant dire que le spectre des valeurs est étendu, et que l’angle de la vision est très large : Tarn a de plus été lui-même traducteur par exemple de Segalen ou de Neruda, et sa distinction particulière consiste en ce qu’il possède le double métier de poète et d’anthropologue (il a longuement étudié les Indiens des régions du lac Atitlán au Guatemala), si bien que si l’on veut parler d’ethnopoétique, c’est bien à Tarn qu’il faut penser en premier. Cette double appartenance a constamment nourri son œuvre et sa réflexion sur les moyens et les fins du lyrisme. Il a fait le choix de focaliser Les Belles Contradictions sur ce qu’il nomme « la quête de la réalité » - de la « fleur », l’« innocence première », jusqu’au « fruit », tout qui peut manifester et épuiser la complexité des aptitudes de l’humanité à réaliser le réel. Les quinze sections du poème suivent une progression : l’introït évoque la naissance d’un être neuf, paré pour affronter sa tâche : la vérité de l’homme ne se conçoit pas sans l’union en un seul corps des qualités du chamane (le poète, à l’écoute des bruits venus des profondeurs) et l’homme du savoir scientifique (l’ethnologue, attelé à son travail de sympathie active). Intervient ensuite le thème central sous la figure du Mam, « l’ancien des jours » de la civilisation maya des hautes terres, dont Tarn peut se dire le disciple ; puis, une adresse aux femmes, mères sur tous les continents ; après un détour par le mythe œdipien fondateur, le poème enchaîne ses laisses ainsi jusqu’à la section dixième, une des plus significatives : elle est dédiée à la ville de Prague, et surtout à la « Madone », la vraie selon Tarn, celle du portail du transept sud de la cathédrale de Strasbourg, allégorie de pierre représentant la synagogue aux yeux bandés, aux « ovaires vieux de siècles », au « sang de dragon », au cœur par conséquent des préoccupations historiques et spirituelles. Les dieux président aux croisements du mortel, du délétère, et du sacré, de l’inviolable, parmi les multiples sociétés qui peuplent le monde. L’examen débute alors véritablement avec la section onzième - à partir de la Mappa Mundi conservée à Hereford. Retour ensuite au territoire américain, pour parvenir enfin à un hommage rendu aux maîtres de la parole poétique du siècle, de Vallejo à Breton, de Rilke à Pessoa. Enfin, conclusion, non exempte d’une touche d’inquiétude, sus l’invocation de la dame en bleu et à la chevelure rousse de Seurat, ultime figure féminine de la Shekhina et de la Synagogue de Prague (voir la dixième section), semblable à la Marie Madeleine de la fable : « elle va rejoindre son amant..., fiancée de Dieu qui s’en revient vers son époux ». Figure de passion pure, faisant écho à la déesse des premières pages, femme à la fois profane et sacrée, partant à la rencontre de notre père son époux, le dieu mourant et vivant à la fois - toutes les belles contradictions ainsi subsumées. Tarn est le poète dont la connaissance des mythes permet à la parole lyrique de trouver son assise universelle.
Nathaniel Tarn

 

 

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